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  • Peter Parkour

Blade Runner 2049 ou la puissance d'une fable

Mis à jour : 16 déc 2019

Donner suite à un chef d'oeuvre du cinéma n'est jamais facile, beaucoup se sont cassé les dents sur cet exercice ( le malgré tout très sympathique Psychose 2 ) . Et pourtant face à la vague grandissante des revival des années 80 , donner une suite à Blade Runner semblait inévitable. D'autant plus que Ridley Scott semble depuis quelques années, décidé à déterrer les sagas qui l'on rendu célèbre avec plus ou moins de réussite  ( Alien Covenant ) .Pourtant Blade Runner 2049 réalisé par Denis Villeneuve est une vraie réussite, un véritable prolongement thématique passionnant de l'oeuvre originale et pas un simple film clin d’œil dévoué au fan-service. Une réussite que l'on doit notamment à l'arc narratif du personnage de Ryan Gosling que nous allons analyser dans cet article.


Cet article va dévoiler toute l'intrigue du film, il est donc conseillé d'avoir vu Blade Runner 2049  avant de le lire. 


Un enfant perdu ?


Tout comme son illustre aîné , Blade Runner 2049 nous fait suivre une enquête menée par un Blade Runner, à la différence près qu'il s'agit cette fois d'un replicant obéissant qui pourchasse et élimine d'autres replicants. Une différence fondamentale en vérité. Ryan Gosling incarne donc K et se voit enquêter sur la possible naissance d'un replicant. Une naissance qui, si elle est avérée , bouleversa l'équilibre entre les humains et les replicants. Un équilibre déjà fragile.Cette idée pose déjà une question passionnante : la procréation rend-elle les replicants plus humains ? Le film n'arrêtera pas de travailler et de questionner cette notion d'humanité, et ce à travers différents éléments, la matière, le toucher, les souvenirs, les émotions et aussi la fable. Des éléments que l'on retrouve dans l'arc narratif de K.

Durant  son enquête , K commence à penser qu'il est peut-être cet enfant perdu né de l'union de deux replicants, qu'il est donc spécial, qu'il a été désiré et qu'il a donc une volonté propre. Il trouve ainsi certaines similitudes entre des éléments de l'enquête et un souvenir d'enfance. Un souvenir que K n'a pas vraiment vécu, car de faux souvenirs sont implantés dans la mémoire des androïdes afin de faciliter leur compréhension de la psychologie humaine. Il a donc ce souvenir où il se voit poursuivi par une bande de garçons désireux de lui voler un jouet, un cheval en bois. Il finira par cacher ce cheval dans la cendre d'un four. En enquêtant dans une usine, il se retrouvera dans le décor de son souvenir et retrouvera dans ce décor son jouet perdu, le cheval en bois. Confirmant ainsi que son souvenir est bien réel, en tout cas quelqu'un a vécu ce souvenir. Il aura cette confirmation en rendant visite à une conceptrice de souvenirs excessivement douée.

Plus tard dans le film K ( depuis nommé Joe par sa compagne virtuelle ) apprend finalement qu'il n'est pas le fruit de l'union de deux replicants, il s'agit en vérité de la conceptrice de souvenirs qui s'est donc basée sur un véritable souvenir qu'elle avait vécue durant son enfance pour l'implanter plus tard dans la mémoire de K. Ce dernier semble désemparé lorsqu'il apprend cette révélation. Tout au long du récit il aura donc cru à une fable, il est un simple replicant et n'a rien de spécial.

Ressentir le monde


Pourtant K n'aura jamais cessé de s'humaniser au fil du récit. Au moment de cette révélation et même lors de la scène finale, il est à des années-lumières de l'exécutant froid de la scène d'ouverture. Il n'est plus comme un personnage le présente ''Just a guy eating rice ''. Cette transformation se manifeste notamment à travers son rapport à la nature, à la matière et au toucher. Plus K est convaincu d'être cet enfant perdu, plus il tente de comprendre ou en tout cas de se rapprocher de la nature. Une nature qui a quasiment disparu mais qui existe dans le film grâce au style poisseux de Denis Villeneuve. Un choix évidemment pas anodin là où cette suite aurait pu s'orienter vers du cyberpunk hyper-urbain et désincarné. A plusieurs reprises K prend le temps de regarder la neige tomber , d'accueillir des flocons de neige dans sa main, ou encore de plonger sa main dans un essaim d'abeilles. Le fait qu'il pense être né d'une naissance naturelle lui fait prendre conscience qu'il fait intrinsèquement parti de ce monde naturel.

Là ou K au début du film observait son monde pour y dénicher des indices , il tente désormais de le ressentir. Le ressenti c'est d'ailleurs ce qui selon la conceptrice de souvenirs permet d'identifier la réalité d'un souvenir. Plutôt que de se fier aux détails ( comme ce que fait K au début du film ) il faut s'attacher au ressenti ( ce que K essaye de faire au fur et à mesure du film ) . A l'inverse de K qui tente de se reconnecter avec la nature mourante de son monde, le docteur Ana Stelline est  au contact d'une nature factice, une manière pour le film de brouiller un peu plus les pistes entre la réalité et la fiction.

Feu pâle

Plusieurs symboles et références parcourent le film, premièrement le cheval en bois. Le cheval qui selon Carl Jung est justement le symbole du psychisme inconscient ou de la psyché non-humaine. Révélateur pour un personnage qui découvre à la fois sa conscience et remet en question sa non-humanité.

Autre personnage fascinant de ce film ( si ce n'est le plus fascinant ) Joi est aussi une intelligence artificielle en quête d'humanisation. Une quête qui tout comme K passera par le ressenti, les sensations et surtout par le toucher. D'ailleurs son premier réflexe lorsque K acquiert un émanateur qui lui permet d'avoir Joi toujours auprès de lui, c'est de se confronter à un autre élément naturel : la pluie. Sa quête du toucher culminera dans une scène sublime où elle engage une prostituée pour superposer son "corps" sur le sien.

Autre symbole lié à Joi, le roman Feu Pale de Vladimir Nabokov qu'elle propose à K au retour de sa première mission. Une citation qui aurait pu paraître anecdotique si des phrases de ce roman n'étaient pas prononcés par K lors de chaque retour de mission au LAPD en guise d'évaluation. Ce roman hybride , partagé entre une oeuvre de poésie et la prose d'un roman aurait pu aussi être une manière d'illustrer le caractère hybride de Joi. Mais ce n'est pas tout.

Dans un des passages du roman de Nabokov , un éditeur remarque une étrange coïncidence dans deux manuscrits qu'il reçoit. Ces deux manuscrits traitant d'une expérience de mort imminente font tous deux référence à la vision d'une grande fontaine blanche. Intrigué , l'éditeur se demande si les auteurs de ces deux manuscrits se connaissent ou si il existe tout simplement une vie après la mort. Finalement ce dernier découvre qu'il s'agît en vérité d'une coquille, à l'origine l'un des poèmes évoquait une montagne blanche et non pas une fontaine. Tout comme K , cet éditeur a mené une enquête, entrepris un voyage qui a remis en cause sa condition et sa vision du monde, pour finalement découvrir qu'il s'agit d'une erreur , d'une mauvaise interprétation. Mais finalement, à la fin de ce voyage, que reste t-il  ?

La fin du voyage


La maxime très connue disant que ce n'est pas la destination qui compte mais bien le voyage s'accorde bien avec ce passage du roman de Nabokov et par extension au film de Denis Villeneuve. Que l'éditeur découvre qu'il s'agit d'une erreur, au final est-ce si important ? Durant son parcours il aura déjà questionné son monde et ébranlé ses convictions. Même chose pour K, qui, même en apprenant la vérité ne pourra plus regarder le monde tel qu'il était auparavant. Qu'importe si K n'a pas été procréé , ça ne le rend pas moins humain, car pendant un temps il s'est senti humain, il a ressenti comme un humain , aimé comme un humain et il meurt comme un humain en faisant corps une dernière fois avec la nature. Si il est parfois difficile d'identifier ce qui fait de nous des humains, Blade Runner 2049 tente de répondre à cette interrogation en nous présentant le robot K qui est devenu plus humain simplement en croyant à une fable.

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